TABOUS ALIMENTAIRES DU CAMEROUN 🇹đŸ‡Č

📅 January 30, 2021

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Un tabou alimentaire peut ĂȘtre dĂ©signĂ© comme le refus, l’interdiction ou la prohibition de consommer certains aliments pour des raisons culturelles et frĂ©quemment religieuses. Partout dans le monde ainsi qu’au Cameroun, les peuples sont confrontĂ©s Ă  des tabous alimentaires qui datent depuis des siĂšcles. Ces derniers modifient notre culture alimentaire par ce qui est permis et ce qui est interdit. En pratique au Cameroun, on dĂ©nombre de multiples tabous alimentaires. Au regard de cela, la question qu’il sied de se poser est de savoir si lesdits tabous alimentaires ont un impact dans les choix alimentaires ?

LES TYPES DE TABOUS ALIMENTAIRES AU CAMEROUN

Les tabous alimentaires existent dans toutes nos cultures. Au Cameroun et plus particuliĂšrement dans nos tribus, les tabous alimentaires sont soit religieux, soit culturels.

Les tabous alimentaires religieux

Les tabous ou les interdictions alimentaires d’ordre religieux au Cameroun oscillent entre deux obĂ©diences : le christianisme et l’islam. TirĂ©s des livres de l’ancien testament LĂ©vitique et DeutĂ©ronome pour le christianisme, les interdits alimentaires ont une lĂ©gitimitĂ© divine.
En effet, LĂ©vitique 11 v5-7; v12; v29-30 et DeutĂ©ronome 14 : 7-18 Ă©noncent une liste dĂ©taillĂ©e d’animaux impurs interdits Ă  la consommation tels que le daman, le liĂšvre, le chameau, les poissons sans Ă©cailles et sans nageoires le porc etc...

Le tabou sur la viande de porc se renforce par le fait que cet animal devient l’habitacle des esprits impurs (Mathieu 8 : 31-32). Par la suite, le christianisme continue de formuler des prescriptions dont celle de manger « maigre » (sans viande ni graisse animale) les vendredis et pendant le CarĂȘme.

La religion musulmane quant Ă  elle prohibe l'absorption de certaines viandes dont le porc. Elle interdit la consommation de bĂȘtes mortes de maladie ou de vieillesse, la consommation du sang (boudin) ainsi que des animaux domestiques tels le chien, le chat, l’ñne selon le Coran (Sourate «le festin» 5 ; 3) et un accent est mis sur le vin que ce soit en pĂ©riode de jeĂ»ne ou en pĂ©riode normale.

Il est important de noter que dans ces deux cas de figures, les animaux Ă  consommer doivent ĂȘtre abattus rituellement selon les traditions de ces religions. ConcrĂštement, il doit y avoir effusion de sang avant toute consommation.

Tabous alimentaires culturels

Au Cameroun, les tabous alimentaires culturels rĂ©sultent des croyances et des considĂ©rations sociales de chaque peuple. Qu’ils soient collectifs ou particuliers, les interdits alimentaires ont une place importante dans le choix alimentaire d’une personne. Ces derniers naissent des mythes anciens et ont une connotation avec la magie ancestrale. La grande majoritĂ© des ethnies et tribus possĂ©daient des totems qui Ă©taient des animaux. Il Ă©tait donc interdit, prohibĂ© toute consommation de ces animaux par les peuples. Les animaux Ă©taient considĂ©rĂ©s comme protecteurs, des mĂ©diateurs et parfois c'Ă©taient des ancĂȘtres revenus sous la forme animale pour veiller sur leur descendance. Le bien-fondĂ© est de respecter une certaine hiĂ©rarchie dans la classe sociale du groupe Ă  la collectivitĂ© toute entiĂšre.

Il faut prĂ©ciser que dans l’univers socioculturel camerounais, les aliments interdits mais consommĂ©s sont rĂ©servĂ©s aux hommes en gĂ©nĂ©ral, et au pĂšre de famille (ou son successeur) en particulier. Certains de ces aliments sont consommĂ©s par des « initiĂ©s ». Ces interdits ont aussi pour origine des pratiques rituelles et initiatiques effectuĂ©es sur certains animaux pour « conjurer le mauvais sort ». En exemple, nous avons la chĂšvre ou un coq noir. Lorsqu’un aliment, Ă  savoir une viande, est interdit (le serpent), sa consommation ne peut intervenir sans qu’un ascendant masculin du consommateur potentiel ait pris l'initiative de l’offrir.

Dans le cadre particulier qu’est une famille ou alors un individu, le tabou alimentaire revĂȘt un caractĂšre intrinsĂšque. C’est l’effet d’un mimĂ©tisme dans les pratiques alimentaires. Il est important de noter qu’on ne peut manger ce que l’on connaĂźt. Avec des idĂ©es prĂ©conçues sur un aliment, il est difficile de l’adopter dans son rĂ©gime quotidien. Ici, l’inconnu est carrĂ©ment banni.

QUELQUES INTERDITS ALIMENTAIRES RECENSÉS DANS NOS ETHNIES

Il est important de noter que les interdits alimentaires portent le plus fréquemment sur des aliments d'origine animale à savoir : les viandes (viande porc, cheval, ùne etc
et les gibiers (singe, pangolin, éléphant, panthÚre, lion, rat palmiste, tortue etc..). Les tabous, les interdits touchent particuliÚrement les femmes et les enfants et occasionnellement les jeunes hommes.

Dans la région du grand nord

Chez les Toupouri, les tabous alimentaires portent sur le cheval et l'Ăąne principalement sans distinction de genre. Les femmes ne doivent pas manger de chien ni de porc parce que ces animaux se nourrissent d'ordures. Les interdits visent surtout les femmes enceintes Elles ne doivent pas manger de l’hyĂšne car on craindrait que l’enfant ait le ricanement de cet animal. Ni du poisson dit "djum" qui saigne abondamment lorsqu'on le tue, elles auraient une hĂ©morragie lors de l’accouchement.

Dans la région du Littoral

Chez les Yassa, on ne peut manger de perroquet car une femme de ce groupe, menacée par des ennemis, aurait été sauvée par le caquetage de cet oiseau. Interdiction valable pour tous. Pour la femme, il lui est interdit de consommer la viande d'une petite antilope, de la vipÚre et de l'écureuil de terre.

Chez les Mvae, une future mĂšre ne peut consommer du daman car le nouveau-nĂ© n'aurait que trois doigts aux mains et Ă©chouerait plus tard dans la plupart de ses entreprises. Il est dĂ©fendu Ă  la femme enceinte de manger du petit pangolin car cet animal se roule en boule et grimpe dans les arbres, d'oĂč il est difficile Ă  extraire, ce qui provoquerait un accouchement difficile. De mĂȘme, il lui est interdit de consommer de la viande d'Ă©lĂ©phant qui donnerait Ă  l'enfant une bouche largement fendue et un long nez.

Dans la région du Centre-Sud

Chez les BĂ©tis, il est interdit aux femmes de manger serpent, biche, tortue, panthĂšre. Aux femmes enceintes, il est dĂ©fendu de manger pangolin, silure, iguane, porc-Ă©pic, antilope, varan. Les pattes du poulet rendraient les jeunes fatiguĂ©s, fainĂ©ants et ridĂ©s. Chez les Mbamois, il est interdit de manger de la tortue sans distinction de genre. Chez les Bassa, il est interdit aux femmes de manger des gibiers avec orteils et les femmes enceintes ne mangent pas la viande de rat de peur d’attraper la hernie.

Dans la rĂ©gion de l’Est

Chez les Baka, les interdits alimentaires visent exclusivement les femmes. Il leur interdit les pattes de porc, le sanglier etc.... C'est ainsi qu'une femme enceinte ne mangera pas de la chair d'un animal domestique trouvĂ© mort sans cause apparente: sinon elle courrait le risque que son enfant soit mort-nĂ©; le poisson Ă©lectrique couperait ses forces; « l'oiseau bavard » provoquerait des rĂąles dans la poitrine de l'enfant, une petite antilope donnerait la mĂȘme apparence Ă  l'enfant. Le porc-Ă©pic paralyserait l'enfant.

Dans la rĂ©gion de l’ouest

Chez les BamilĂ©kĂ©s, La femme enceinte ne doit pas consommer de rat palmiste. Chez les Tikars, il est interdit de manger leurs animaux totems tels que le serpent entre autres. Il en va de mĂȘme chez les Bamouns avec la panthĂšre. Dans toutes les rĂ©gions du Cameroun, ces interdits s’estompent avec l'Ăąge c’est ainsi que les vieilles femmes peuvent manger de tout.

Interdits communs et absolus Ă  tous les groupes ethniques

Il y a des tabous alimentaires communs à toutes les tribus, nous avons relevé :

  • l’interdiction aux femmes de consommer le gĂ©sier de poulet. La raison Ă©noncĂ©e est que le gĂ©sier est la partie centrale de la poule qui Ă©crase la nourriture et nourrit tout le reste du corps. C’est une analogie qui s’applique au chef du village ou au chef de famille, qui prend soin des siens.
  • l’interdiction aux femmes enceintes de manger des Ɠufs de volaille (poule) car l’Ɠuf porte l’essence de la vie donc une femme ayant un enfant en son sein ne peut en consommer.
  • l’interdiction du jaune d’Ɠuf aux enfants mais le blanc d’Ɠuf peut ĂȘtre consommĂ©.
  • l’interdiction de la consommation du poisson maquereau aux femmes enceintes car il donnerait des plaques sur la peau du futur bĂ©bĂ©.

Il est des aliments que certains ne consomment pas non parce qu'ils sont interdits, mais simplement parce qu'ils rĂ©pugnent. C'est ainsi que certaines femmes refusent de consommer les chenilles, les escargots, certains poissons, la trompe d’élĂ©phant.

Il y a des animaux qui sont marquĂ©s d’un interdit Ă  cause de leur lien avec la mort ou leur laideur. Personne ne mange de grenouille, de salamandre, de camĂ©lĂ©on, de lĂ©zard, de mille-pattes, de hibou, de crapaud, de corbeau etc


Il est enfin d'autres aliments que l'on ne consomme guÚre parce qu'ils sont considérés avant tout comme une monnaie d'échange: c'est le cas de tous les produits de petit élevage (chÚvres. moutons, volaille) qui servent aux jeunes gens à payer la dot à leurs futurs beaux-parents.

QUELLE EST LA PARTICULARITÉ DE CES ALIMENTS INTERDITS?

Pour mettre en avant la particularitĂ© des aliments interdits dans nos cultures, nous nous attarderons sur la composition nutritionnelle de certains d’entre eux Ă  savoir : l’Ɠuf cru, le gĂ©sier de poulet, le maquereau, le porc cru, la tortue, le liĂšvre.

La composition nutritionnelle des aliments fournit la teneur des différents constituants (glucides, protéines, lipides, vitamines et sels minéraux) ainsi que leurs valeurs énergétiques. Nos recherches nous ont permis de ressortir le tableau suivant.

Nutrition

Le tableau ci –dessus nous montre les valeurs caloriques de ces diffĂ©rents aliments qui vont de 80 Ă  748 kcals mais aussi le taux de protĂ©ines contenus dans une portion de 100g.

Ces diffĂ©rents aliments sont trĂšs riches en protĂ©ines. N’est-ce pas les protĂ©ines qu’elles soient animales ou vĂ©gĂ©tales qui donnent au corps de l’énergie nĂ©cessaire ? De mĂȘme, on y trouve aussi des vitamines et des sels minĂ©raux (le magnĂ©sium, calcium, fer, potassium, phosphore) qui sont des nutriments non Ă©nergĂ©tiques essentiels Ă  notre santĂ© notamment pour permettre le bon fonctionnement de l'organisme. Chaque groupe joue un rĂŽle important.

LEUR ABSENCE A-T-ELLE UN IMPACT DANS L’ALIMENTATION ?

En prenant pour Ă©chantillon les aliments suscitĂ©s, nous dirons que l’absence de ces aliments dans l’alimentation (Ɠuf, maquereau, porc, gĂ©sier de poulet) peut ĂȘtre significative.

En effet, les protĂ©ines fournissent de l’énergie Ă  l’organisme, environ quatre calories par gramme. Les protĂ©ines participent au renouvellement cellulaire au niveau du tissu musculaire, de la peau et du tissu osseux. Une femme enceinte a besoin d’un apport en protĂ©ines plus Ă©levĂ©. L’organisme doit pouvoir fonctionner. Pour cela, il a besoin :

  • de magnĂ©sium qui joue un rĂŽle dans la production d'Ă©nergie Ă  l'intĂ©rieur des cellules, la dĂ©contraction des muscles, la rĂ©gulation de l'humeur, la conduction nerveuse.
  • de calcium qui permet la croissance des os et la minĂ©ralisation du squelette. Il est donc particuliĂšrement important chez les enfants, les femmes enceintes et allaitantes.
  • de fer qui est l'un des constituants des globules rouges. Une carence expose Ă  l'anĂ©mie, la fatigue, une mauvaise dĂ©fense de l'organisme et enfin.
  • de sodium qui a une fonction capitale puisqu'il participe Ă  maintenir la pression artĂ©rielle et Ă  la transmission de l'influx nerveux.

Il est Ă©vident que tous ces nutriments ont leur place dans nos rĂ©gimes alimentaires, mĂȘme si c’est en trĂšs petite quantitĂ©. Les enfants ainsi que les femmes (qu’elles soient enceintes ou non) ont besoin de ces Ă©lĂ©ments nutritifs. Chez l’enfant, cette absence peut avoir des consĂ©quences telle que la malnutrition.

Dans un cadre traditionnel, les interdits alimentaires ne semblent pas avoir une grande portĂ©e pratique. Car la quasi-totalitĂ© de ces interdits portent sur des aliments rares dont la consommation normale serait de toute façon trĂšs faible. Presque tous s'adressent en effet Ă  la viande de gibier (la panthĂšre, le lion, le gorille, le chimpanzĂ©, le serpent, la tortue). En outre, l’ñne, le chien et le chat sont aussi tabous pour certains vue leur domesticitĂ©.

L’AGONIE CULTURELLE DES TABOUS ALIMENTAIRES

On note ici une mort assez lente des tabous alimentaires dans nos cultures. Cela est dĂ» Ă  l’acculturation du fait de la globalisation d’une part et Ă  la fĂ©minisation d’autre part.

On parle d’acculturation pour Ă©noncer le fait d’assimiler une autre culture diffĂ©rente, Ă©trangĂšre Ă  la nĂŽtre. En parlant d’acculturation, on pense aux jeunes personnes, qui rejettent les pratiques et cultures anciennes. Donner du gibier (lapin, liĂšvre, pangolin) Ă  un jeune, il le mangera, malgrĂ© les interdictions qui sont vĂ©hiculĂ©es derriĂšre. Tout ce qui est interdit est plus facilement accessible.

Quant Ă  la fĂ©minisation, elle permet aux femmes de s’émanciper en leur reconnaissant des droits. DĂ©sormais, la femme rejette les tabous alimentaires du fait que c’est la “bonne” viande qui est donnĂ©e aux hommes alors que tous sont Ă©gaux. En pratique, dans une famille monoparentale, la femme joue le rĂŽle du pĂšre et mĂšre d’oĂč son droit de manger tout ce qui peut ĂȘtre mangĂ© par un homme, nous pouvons noter plus prĂ©cisĂ©ment le gĂ©sier de poulet.

Il est important de noter que malgrĂ© cette mort lente des tabous alimentaires, cet Ă©tat de chose donne l’ouverture Ă  une alimentation diversifiĂ©e et Ă©quilibrĂ©e.

Article rédigé par Okodombé A.Hermine Joëlle